Interview : L’évolution de la situation économique du Gabon depuis 2009

Mays Mouissi

Mays Mouissi

Dans une longue interview accordée à l’hebdomadaire gabonais L’AUBE paru ce jour, j’ai décliné mon analyse de la situation économique de ce pays d’Afrique centrale. Sont notamment abordées, l’évolution de la situation économique du Gabon depuis 7 ans, la récente dégradation de la note souveraine du pays par l’agence de notation Moody’s, la question des nombreux marchés passés par entente directe par l’ANGT, la situation du groupe Poste S.A, etc. Ci-dessous, l’intégralité de l’interview :

Journal L’AUBE : Depuis l’accession d’Ali Bongo au pouvoir en 2009, comment a évolué la situation économique du Gabon ?

Mays Mouissi : L’accession d’Ali Bongo à la magistrature suprême est intervenue dans un contexte de ralentissement économique. Le taux de croissance du PIB qui était encore de 6.5% en 2007 n’était plus que de -3% en 2008 et de -1.2% en 2009. Ce ralentissement était principalement dû à la crise économique mondiale de 2008 laquelle entraina une baisse des prix des matières premières, en particulier ceux du pétrole dont on connait l’apport dans les finances publiques du Gabon. Il y a eu un regain de croissance notamment de 2010 à 2014, mais les choix d’investissements réalisés n’ont pas été les plus judicieux de mon point de vue.

La dette publique du Gabon représentait en 2009 environ 20% du PIB soit 1 368 milliards FCFA. Elle a depuis littéralement explosé puisqu’elle s’élève désormais à 3 334 milliards FCFA (soit 42 % du PIB) si l’on se base sur les chiffres de la COFACE et approcherait même 4 000 milliards FCFA (soit 50% du PIB) si l’on se fonde sur les dernières statistiques du FMI.

Le taux de chômage, déjà particulièrement élevé en 2009 où il touchait environ 20% de la population active, a lui aussi fortement augmenté. Dans un communiqué publié en février dernier sous le numéro 16/81, le FMI estimait à 29% le taux de chômage au Gabon. Cette communication du fonds monétaire vient démontrer, s’il en était besoin, que contrairement à ce qui est souvent affirmé, le taux de chômage n’a pas baissé au cours du septennat. Les femmes et les jeunes, sont malheureusement les plus concernés.

Pourquoi estimez-vous que certains choix d’investissement n’ont pas été judicieux pour le Gabon ?

Pour libérer le potentiel économique de notre pays, il aurait été utile de concentrer les investissements publics dans des secteurs structurants, créateurs de croissance à long terme. S’il faut reconnaitre la réalisation d’investissements dans les infrastructures routières et dans le domaine de l’énergie, il faut cependant déplorer le trop plein d’argent publics mobilisé pour le seul accueil de manifestations sportives.

En effet, en choisissant de consacrer 843 milliards FCFA à l’organisation des CAN 2012 et 2017 à venir, au détriment de la construction d’universités, de logements ou encore d’infrastructures de santé notamment en province, les autorités ont rendu illisible leur stratégie économique.

Pourquoi les Gabonais doivent-ils s’inquiéter de la progression vertigineuse de la dette publique ?

L’endettement, lorsqu’il est maitrisé et utilisé pour le financement de projets structurants pour le développement économique peut être bénéfique. Cependant, lorsqu’on observe la progression de l’endettement du Gabon depuis 2009 et la nature des projets financés par certains emprunts, le réflexe patriotique me conduit à attirer l’attention des autorités.

En effet, le fait que notre endettement ait progressé de 190% en seulement 7 ans n’est pas un bon signal envoyé à nos partenaires et peut mettre en péril l’économie de notre pays. Le FMI estime que la dette du Gabon représente désormais 50.1% de notre PIB alors que le plafond national d’endettement a été fixé à 35%. Il convient de rappeler que ce plafond national d’endettement a été fixé après que des fonctionnaires du ministère des finances sous l’autorité du Ministre Paul Toungui observèrent que lorsque la dette du Gabon était supérieure à ce plafond le pays faisait face à des difficultés économiques majeures.

Par ailleurs, les CAN 2012 et 2017 ont été financées partiellement par l’emprunt. Rien que pour la CAN 2017, le Gabon a emprunté 143 milliards FCFA à des banques chinoises. Or quoi qu’on en dise, dans le meilleur des cas, une CAN n’a qu’une rentabilité de court terme. Endetter le pays à un tel niveau pour l’organisation d’événements aussi éphémères interpelle sur la vision économique des décideurs.

Pensez-vous que plus de 18000 milliards de Fcfa de ressources propres de l’Etat et plus de 4000 milliards d’emprunts ont été utilisés pour améliorer le bien-être des Gabonais ?

Les budgets successifs votés par le parlement depuis 2009 auraient dû favoriser une amélioration palpable des conditions de sociales de nos compatriotes et de la situation économique du Gabon de façon générale. Malheureusement si l’on se base sur le niveau du chômage, la précarité, le mal logement ou le contexte économique qui oblige plusieurs dizaines d’entreprises à déposer le bilan, on se rend bien compte que la situation du pays est largement perfectible.

Mays-Mouissi, vous allez répondre à la question suivante par un oui ou non. 7 ans après, la gouvernance Ali Bongo est-elle catastrophique ?

L’objectivité commande de ne pas répondre à cette question de façon binaire mais par l’analyse rigoureuse du bilan du Président sortant. Sous son magistère il y a eu quelques réalisations notamment dans le revêtement partiel du réseau routier national ou dans l’accroissement du poids de l’agro-industrie dans notre économie. Il y a aussi eu un grand nombre de promesses non-tenues à l’instar des 5 000 logements par an, le lancement d’une compagnie aérienne nationale avant la CAN 2012, assurer l’égalité de tous devant la loi ou encore la curieuse promesse de connecter toutes les écoles du Gabon à internet avant la fin du septennat alors même que les villages manquent toujours d’électricité.

Pour revenir au bilan, j’ai publié en mars dernier sur mon site d’analyses économiques l’étude la plus complète réalisée à ce jour sur le bilan du septennat Président de la République en comparant l’ensemble des promesses de son projet de société « L’avenir en confiance » et ses réalisations. En demeurant à la fois rigoureux et objectif dans l’analyse j’arrive à un taux de réalisation des promesses d’environ 30%.

Peut-on dire d’un septennat où seulement 30% des promesses sont tenues qu’il est catastrophique ?

C’est la question à laquelle les électeurs devront répondre lors du scrutin présidentiel d’aout prochain. Permettez que je leur laisse le soin d’interpréter librement ce ratio.

Certains Gabonais s’arrachent les cheveux lorsque le directeur de cabinet d’Ali Bongo est poursuivi en France pour des affaires d’argent. Ont-ils tort ?

Cette question sort du périmètre de l’analyse économique qui est mon domaine de définition. Cela dit en tant que gabonais, j’estime que les personnalités qui entourent le Chef de l’Etat doivent avoir une moralité irréprochable. Toute privation de liberté pour des motifs délictuels ou criminels devraient être suffisant pour disqualifier les concernés pour assurer ces responsabilités. Il en va de la crédibilité du Président de la République et par-delà, de la crédibilité de la nation qu’il représente.

L’ancien Premier ministre, Raymond Ndong Sima a révélé un gros scandale lié à l’existence des contrats de gré à gré. Ali Bongo, PCA de l’ANGT en violation fragrante de l’article 14 de notre Constitution, doit-il démissionner ?

La passation de marchés de gré à gré n’est pas interdite par la loi, bien au contraire. Les articles 17,29,43,44,54,120 et 128 du décret n° 1140/PR/MEFBP du 18 décembre 2002 portant code des marchés publics encadrent cette pratique et en fixent les limites.

La question soulevée par l’ancien Premier Ministre est celle du recours abusif aux marchés par entente directe au sein de l’ANGT. Ils ont représenté jusqu’à 55% des marchés passés par l’ANGT en 2012 et près de 85% des sommes engagées en parfaite contradiction avec l’article 17 du décret précité qui dispose que cette pratique doit demeurer exceptionnelle. C’est d’autant plus gênant qu’en septembre 2012 le Président de la République a affirmé à la presse internationale que les marchés de gré à gré avaient disparu au Gabon.

Concernant l’article 14 Constitution, il est libellé en ces termes : « Les fonctions de Président de la République sont incompatibles avec l’exercice de toute autre fonction publique et activité privée à caractère lucratif ». A la lecture cette disposition, je me demande comment le Président de la République a-t-il pu assurer les fonctions de PCA de l’ANGT et ainsi directement engager sa responsabilité dans les décisions opérationnelles de cette agence. Doit-il démissionner pour avoir violé l’article 14 ? Il revient à la Cour Constitutionnelle de se prononcer et d’assumer pleinement les prérogatives que la loi fondamentale lui confère. Il est d’ailleurs étonnant qu’elle demeure silencieuse sur des questions aussi importantes.

Objectivement, selon vous, quel est le véritable adversaire du chef de l’Etat pour sa réélection : son acte de naissance à palabres, la mauvaise gouvernance du Gabon d’Ali Bongo et ses amis ou la qualité des Hommes de l’opposition ?

Je laisse le débat sur l’état civil du Chef de l’Etat aux spécialistes du droit et à la Cour constitutionnelle bien plus compétents que moi pour se prononcer sur la question. Il en est de même pour le volet de votre question relatif à la qualité du personnel politique de l’opposition car il revient aux électeurs de trancher.

Quant à la gouvernance, j’estime pour ma part qu’un Chef d’Etat est élu sur un programme et doit d’être jugé sur un bilan. J’ai indiqué précédemment quelle était l’appréciation que je faisais du bilan en me fondant sur l’analyse comparative. Pour le reste, je crois que tenter de convaincre les gabonais qu’un bilan où 70% des promesses n’ont pas été tenues est positif peut s’avérer être une tâche ardue pour le Président de la République désormais candidat à sa propre succession.

L’Etat gabonais doit à Guido Santullo, le patron de Séricom Gabon plus de 200 milliards de Fcfa. Un contrat a été signé mais non respecté par la partie gabonaise. Ce genre de comportement est-il de nature à rassurer les investisseurs ?

Votre question interpelle sur la dette intérieure dont on n’arrête pas de nous dire qu’elle est soldée alors que chaque semaine des opérateurs économiques nationaux voient leurs activités paralysées du fait des impayés de l’Etat. Cette situation entraine l’érosion de la confiance des investisseurs vis-à-vis de l’Etat désormais réputé être un mauvais payeur.

J’en appelle à la responsabilité des autorités pour que les engagements qu’elles prennent au nom de l’Etat soit respectés et les paiements effectués à bonne échéance. Par ailleurs, il conviendrait d’arrêter la pratique qui consiste à engager l’Etat gabonais dans des contrats, sans s’assurer au préalable que la situation de nos finances publiques le permette. C’est un réflexe élémentaire qui doit précéder toute signature de contrats.

Le Gabon vient de voir sa note souveraine chuter de Ba3 à B1, au terme d’une évaluation conduite par l’agence de notation américaine, Moody’s. Votre réaction ?

Cette dégradation de la note de crédit du Gabon par Moody’s intervient à la suite de celles déjà effectuées par les 2 autres grandes agences de notation Standard & Poor’s et Fitch Ratings. Si elle s’explique principalement par la baisse des recettes budgétaires fortement impactées par la chute des prix du pétrole, elle traduit aussi le fait que notre économie demeure insuffisamment diversifiée. La diversification économique tant vantée dans les communications officielles et les publi-reportages n’est encore qu’embryonnaire et tout doit être fait pour l’amplifier.

Concernant la baisse des ressources budgétaires et la chute des cours du pétrole, j’invite les autorités à engager dès maintenant le collectif budgétaire et à faire voter une loi de finances rectificatives 2016 plus prudente, qui tiennent compte véritablement de la situation des marchés pétroliers et de la forte volatilité des cours du brut.

Au Gabon, les antirétroviraux sont venus à manquer. Depuis lors, aucun responsable de la chaine de commande des médicaments n’a été sanctionné. Est-ce humain et responsable tout ceci ?

L’absence d’antirétroviraux dans un pays où le taux de séroprévalence est si élevé que le nôtre est un véritable scandale et fait peser un risque majeur sur une frange de notre population déjà fragilisée par la maladie. Le fait que personne n’assume la responsabilité de cette absence de médicaments est tout aussi scandaleux. Qu’a-t-on fait des stocks de sécurité ?

En tout état de cause, l’urgence est de ravitailler au plus vite les centres de stockage de médicaments et d’assurer une distribution aux malades avant qu’il ne soit trop tard.

Que pensez-vous de la situation de la Poste S.A ?

Cette entreprise consubstantielle à l’histoire de notre pays est dans une situation difficile et si les bonnes décisions ne sont pas prises rapidement, elle pourrait péricliter, ce qui serait dramatique.

Il est urgent que l’Etat en lien avec la Direction de Poste S.A. trouve un partenaire privé susceptible d’accompagner le processus de recapitalisation de l’entreprise et la réforme de son modèle économique devenue indispensable. L’Etat ne peut pas et ne doit pas recapitaliser seul la Poste S.A., la situation des finances publiques ne le permet pas. Une politique intelligente de réduction des coûts doit être engagée dans l’entreprise en même temps que Poste S.A doit céder certains de ses actifs notamment immobiliers. Poste S.A a un avenir si on organise correctement son redressement.

Enfin, il faut rechercher les causes qui ont conduit cette entreprise à se retrouver dans cette situation. C’est pourquoi j’invite les dirigeants de Poste S.A à commanditer un audit sur la gestion passée du groupe. Cet audit permettra d’identifier les erreurs à ne pas reproduire et à situer les responsabilités des uns et des autres. Pour être parfaitement transparent avec les usagers qui subissent cette situation et les contribuables qui ont déjà renfloué Poste S.A. en 2015, les résultats de cet audit devraient être rendus publics.

Propos recueilli par Georges Ogandaga. Interview publiée dans l’hebdomadaire gabonais  en page 4

 

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Mays Mouissi

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