Interview : « Il ne faut pas compter sur les experts du FMI pour intervenir dans la crise politique au Gabon. Ce n’est ni leur rôle ni leur mission. »

Mays Mouissi

Ce 27 octobre, j’ai accordé une interview au tri-hebdomadaire gabonais Echos du Nord. Dans cette interview je livre mon analyse de la situation économique du Gabon, de l’accompagnement du FMI et des incohérences observées dans les arbitrages de la loi de finances 2018. Face à la crise qui perdure, je propose également quelques solutions pour en sortir. Ci-dessous, la retranscription de l’intégralité de l’interview parue dans le numéro 484 d’Echos du Nord.

Echos du Nord : La deuxième tranche de l’assistance financière du FMI au Gabon sera bientôt disponible d’après des sources au ministère de l’Économie. Quelle est votre analyse par rapport à ce déblocage ?

Mays Mouissi : L’appui financier apporté au Gabon par le FMI doit s’analyser sous deux angles : d’un point de vue national et d’un autre sous-régional.

Au plan national le FMI est intervenu pour permettre au Gabon d’améliorer ses principaux indicateurs économiques afin d’éviter que la crise que nous connaissons ne s’aggrave davantage. L’action du FMI a vocation à favoriser la reconstitution des réserves extérieures du pays et parvenir à un rééquilibrage de la balance des paiements. Depuis le mois de juin au cours duquel un premier décaissement de 98 millions de dollars a été effectué, il a été noté une amélioration, certes légère, de ces deux indicateurs. Cela a suffi à motiver le FMI à autoriser le décaissement de la deuxième tranche de son prêt conditionné.

Au plan sous-régional, le Cameroun et le Gabon sont vus par le FMI comme les 2 pays qui résistent le mieux à la crise. Cette impression est renforcée par le fait que le Fonds a récemment découvert que le Congo avait dissimulé une part importante de sa dette qui représente 120% de son PIB, 30 points au-dessus des chiffres régulièrement avancés par le gouvernement congolais. Dans ce contexte, le FMI encourage ceux qu’elle considère comme de bons élèves, même si en réalité il s’agit d’élèves moyens.

Je crains pour ma part que le FMI ne se montre pas suffisamment exigeant dans la mise en œuvre des réformes structurelles indispensables à une relance durable de l’économie. Le rythme des réformes est lent, les poches d’économie sont encore nombreuses, la réduction du train de vie l’État est à peine perceptible, le gaspillage de l’argent public est prégnant, etc. Si le FMI se montre laxiste face au gouvernement, des réformes indispensables ne seront pas mises en œuvre.

En 2015 lors des consultations au titre de l’article IV relatives à l’impact de la crise pétrolière, Le FMI recommandait un ajustement budgétaire global. Et de façon spécifique un ajustement de la masse salariale qui avait progressé de 70% entre 2010 et 2015. Qu’est ce qui, selon vous, a causé la progression de cette masse salariale ?

Permettez que je vous réponde en utilisant des chiffres actualisés sur l’évolution de la masse salariale des agents publics. Entre 2009 et les prévisions budgétaires pour l’année 2018, la masse salariale de l’administration publique a augmenté de 91%. On n’en parle pas assez, mais il s’agit là du résultat d’une politique hasardeuse puisque les gouvernements successifs ont asphyxié l’État en lui imposant un niveau de dépenses du personnel qu’il ne peut supporter.  Aujourd’hui, l’État verse beaucoup plus en salaires qu’il n’investit. Ce n’est pas une bonne chose pour notre pays.

On pourrait se limiter à expliquer la progression de la masse salariale par des chiffres. En effet, les dépenses de personnel sont passées de 371 milliards FCFA en 2009 à 710 milliards en 2018 (prévision budgétaire). Dans le même temps, le nombre d’agents publics est passé 71 455 à 105 640 agents. Cependant, l’objectivité commande de dire que ces progressions trop rapides et préjudiciables pour le budget de l’État sont la conséquence de mauvaises décisions politiques, de la création de primes diverses sans en mesurer les impacts et parfois aussi de demandes partenaires sociaux qui ne tiennent pas compte des capacités financières réelles de l’État. Aujourd’hui, l’État n’a pas d’autre choix que de réduire le nombre d’agents publics. Pour éviter un désastre social comme on a pu le voir par le passé, je recommande la création de passerelles entre l’administration publique et le secteur privé, la mise en place d’un plan quinquennal de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux admis à faire valoir ses droits à la retraite, le gel des embauches dans les secteurs non prioritaires et une action sur les salaires et avantages des hauts fonctionnaires.

A ce jour le régime de Bongo Ondimba Ali n’a pas reculé d’un pouce. Comment ce statu quo peut-il se concilier avec l’aide du FMI ?

Depuis sa création en 1945, le FMI a toujours fonctionné en s’accommodant des aspirations démocratiques des populations des pays où il intervient. Le Gabon ne fait pas exception. Pour le FMI, l’élection présidentielle est derrière nous. Bien sûr que ses experts présents à Libreville notent qu’il y a une crise politique. Cependant, ces experts du FMI sont des économistes et des financiers, pas des diplomates. Le risque politique, ils l’intègrent dans un risque global qu’on désigne par « risque pays ». Quand ils le jugent nécessaire, ils demandent une prime de risque au gouvernement sur les prêts qu’ils accordent. Pour le reste, il ne faut pas compter sur eux pour intervenir dans la crise politique actuelle. Ce n’est ni leur rôle ni leur mission.

A quel résultat peut-on s’attendre si des ajustements recommandés par le FMI ne sont pas opérés ?

Les règles qui encadrent le Mécanisme élargi de crédit (MEDC) du FMI sont claires. Si l’État ne respecte pas ses engagements et ne met pas en œuvre les réformes structurelles attendues, le financement du FMI cesse. En clair si le gouvernement s’écarte trop de la ligne fixée par le FMI, il ne recevra plus d’argent.

Avec une situation socio-politique tendue, qu’est-ce qui ferait en sorte que le Gabon sorte du marasme économique dans lequel il est englué, vu le tableau sombre que le FMI a dépeint de sa situation générale ?

Pour sortir durablement de la crise, il faut réformer. Comme vous l’avez précisé, cette crise est à la fois politique, sociale et économique.

Au plan politique, le pouvoir dont la légitimité est contestée doit faire preuve d’ouverture et envoyer des signaux positifs aux populations. Tenter de marginaliser Jean Ping est une erreur, car il fait partie de la solution. Le retour des élections à 2 tours prévus à l’article 9 du projet de révision de la Constitution doit être complété par une disposition sur la limitation à 2 du nombre de mandats présidentiels. C’est un effort, qu’Ali Bongo se doit de faire s’il veut vraiment parler à tous les Gabonais et être entendu par tous.

Au plan social, le gouvernement devrait arrêter de marginaliser certains syndicats pourtant représentatifs sous prétexte que leurs leaders seraient proches de l’opposition. Faut arrêter la répression, préférer la discussion contradictoire et écouter les solutions préconisées par les syndicats. Ce gouvernement devrait faire preuve de pédagogie parfois et d’humilité souvent.

Au plan économique il faut oser les réformes. Le gouvernement doit véritablement réduire le train de vie de l’État, supprimer les institutions inutiles ou non indispensables, réduire le nombre de parlementaires et de ministres, procéder à redécoupage électoral et regrouper les circonscriptions, réduire la taille de l’État, libérer le potentiel fiscal foncier en procédant à une régularisation foncière massive, limiter le recours à l’endettement, etc. Il y a des solutions pour sortir notre pays durablement de la crise. Avec d’autres compatriotes, nous travaillons à l’élaboration d’une étude prospective qui regroupera toutes ces solutions. Une fois achevée nous la mettrons gratuitement à disposition du gouvernement, de l’opposition, du parlement, du patronat, des syndicats et de tous les Gabonais intéressés.

Vous avez fait une analyse pertinente récemment sur les baisses des budgets de l’éducation. Est-ce que cela n’est pas simplement la consécration des révélations que vous avez faites il y a deux ans environ sur des détournements dans ce secteur ?

Il y a 2 ans je révélais, en effet, qu’une soixantaine de lycées, dont la construction était régulièrement inscrite au budget de l’État de l’année 2013, n’ont jamais été construits. Et pourtant, le taux d’exécution des dépenses de ce budget, c’est-à-dire les décaissements d’argent public, était proche de 100%.

Cette année, la curiosité budgétaire réside dans le fait que le gouvernement a choisi de baisser le budget d’investissement de l’éducation de 35%. Il passera de 35 milliards FCFA en 2017 à 23 milliards FCFA en 2018. Dans le même temps, le budget d’investissement pour les sports et loisirs va être augmenté de 282% (de 9 milliards FCFA à 33 milliards FCFA). Ça semble ne pas gêner le gouvernement que les sports et loisirs soient prioritaires devant l’éducation.

Des pays comme Singapour ont consacré plus de 15% des dépenses du gouvernement dans l’éducation avec des pics de plus de 20% à certaines périodes. Comment prôner l’émergence sans dépenses publiques conséquentes dans le secteur de l’éducation ?

J’aime à rappeler que l’avenir d’un pays se construit par l’éducation. Singapour et plus généralement les pays d’Asie l’ont compris. Le Gabon aurait tout intérêt à consacrer 20% de ses ressources publiques à l’éducation. C’est uniquement de cette façon qu’on pourra faire de notre pays un pôle de référence de l’éducation et de l’enseignement en Afrique et avoir des cadres capables d’affronter les défis de demain.

S’il y a un secteur vers lequel il faut massivement orienter l’investissement public, c’est bien l’éducation et certainement pas le sport. Il est encore temps que nos dirigeants le comprennent.

 

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Mays Mouissi

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