« Au Gabon, le bilan économique des 6 dernières années est plus que mitigé »

LibrevilleProfitant d’un séjour récent à Libreville (Gabon), j’ai été invité par l’hebdomadaire gabonais L’AUBE à livrer mon analyse de la situation économique du Gabon. Publiée dans le numéro 96 du journal paru le 16 novembre dernier, l’interview aborde aussi bien la question du péril terroriste en Afrique centrale, du déséquilibre de la balance de paiement hors pétrole au Gabon, de la succession Omar Bongo dont la question de l’origine des fonds demeure non-résolue et bilan économique des autorités en place sur les 6 dernières années.

Journal L’AUBE : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Mays Mouissi : Permettez-moi tout d’abord de vous remercier de l’honneur que vous me faites d’intervenir dans vos colonnes. Je suis Mays Mouissi, citoyen gabonais, Titulaire d’un Master en finance de marchés de l’ESGF Paris complété par un Master en Economie option Contrôle des risques bancaires et Sécurité financière de l’université Paris-I Panthéon Sorbonne. J’exerce à titre principal au sein d’un grand groupe bancaire à Paris en tant que spécialiste sur les questions relatives à la lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et les abus de marchés. En marge de cette activité j’interviens sur la chaine de télévision internationale Africa24 en qualité de Consultant bancaire.

Dans la nuit du 13 au 14 novembre dernier, la ville de Paris  a été frappée par une série d’attentats terroristes ayant provoqué la mort de plus de 120 personnes. Quelle est votre sentiment ?

Etant résident de l’agglomération parisienne, j’ai été profondément choqué par ces attentats qui sont le produit de la haine et de l’intolérance. Je m’associe à la douleur des familles des victimes en ayant conscience que la France, pays de liberté pris en exemple à travers le monde, saura apporter les réponses appropriées après ces attaques.

Au plan professionnel, ces attentats nous appellent à une plus grande vigilance et encore plus de rigueur dans la surveillance de flux financiers que nous réalisons au sein des établissements financiers dans le cadre de la lutte contre le financement du terrorisme. Ces missions que nous effectuons en lien avec TRACFIN, les services de police, les régulateurs nationaux et européens sont structurantes y compris pour la sécurité de l’Etat puisqu’elles peuvent concourir à la prévention de ces actes odieux.

Je souhaite que nous ayons conscience que le terrorisme n’a plus de frontière. Aujourd’hui c’est la France qui a été frappé par DAESH, il y a quelques semaines le Cameroun qui était victime de Boko Haram et quelques mois auparavant le Kenya subissait des attentats conduits par les islamistes Shebabs. Il appartient à nos états de travailler en synergie pour combattre ce mal commun.

Pensez-vous que le Gabon puisse un jour être victime du terrorisme ?

On n’est jamais sûr de rien. Le fait que notre voisin le plus puissant à savoir le Cameroun soit régulièrement victime d’attaques terroristes ne doit pas nous laisser insensibles. Nous savons que nos frontières sont poreuses, que nous avons une faible densité de population. Cela nous rend vulnérable. Pour toutes ces raisons, nous nous devons d’être aux côtés du Cameroun dans sa lutte contre Boko Haram. Qu’on ne se méprenne pas, en aidant le Cameroun on s’aidera nous-même.

Le président de la République, a lancé, le 22 décembre 2014, un programme baptisé Gabonaise des réalisations agricoles et des initiatives des nationaux engagés (Graine) dans le but d’encourager l’entrepreneuriat agricole et favoriser la diversification de l’économie. Pensez-vous qu’il s’agit d’une initiative porteuse d’une grande ambition réformatrice pour nos populations et pour notre pays ?

Au regard des objectifs de GRAINE en terme de production, de terres agricoles à préparer, de personnes à enrôler le programme est ambitieux, au moins sur le papier. A ce stade, il est encore trop tôt pour faire un bilan objectif puisque ce programme a moins d’un an et ne couvre actuellement que 3 provinces sur les 9 que compte le pays.

Faut simplement espérer que GRAINE ne subisse pas le même destin que le programme de construction des fermes agropastorales lancé en avril 2011. En mars 2014, le gouvernement affirmait que grâce aux fermes agropastorales il parviendrait à stopper l’importation des légumes et des volailles en 1 an. Manifestement c’est un échec.

En termes de sécurité alimentaire, pour l’heure, selon les statistiques locales, les importations annuelles de denrées représentent entre 250 et 300 milliards de francs. N’est-ce pas trop lourd pour l’économie nationale ? Si oui, que faire et quelles solutions préconisez-vous ?

Il s’agit d’un manque à gagner pour l’économie nationale. Les sommes que nous dépensons pour importer des denrées alimentaires contribuent au déséquilibre de la balance des paiements (hors pétrole). Il n’y a donc qu’une seule solution : Densifier la production agricole nationale. Pour y parvenir l’Etat doit s’appuyer sur les agriculteurs locaux, ceux qui produisent déjà et inciter d’autres compatriotes à s’engager dans cette filière. Il est indispensable de mettre en place les mécanismes qui rendraient cette activité économique rentable peu importe l’endroit où on la pratique sur le territoire national.

Mays Mouissi est animateur d’un blog d’analyses économiques et financières orientées sur l’Afrique « mays-mouissi.com ». On peut y lire, en ce qui concerne le Gabon : « La spirale de détournements qui affaiblit l’économie nationale ». C’est grave, le spécialiste en lutte-anti blanchiment d’argent ?

Cette analyse faisait échos aux révélations d’un audit commandité dans le cadre de la succession Omar Bongo ainsi qu’aux informations de documents notariés publiés par la presse. Nous avions appris à cette occasion que l’actif de ladite succession s’élevait à 300 milliards FCFA. Etant spécialiste de la lutte anti-blanchiment, l’ampleur des montants annoncés m’a naturellement conduit à m’interroger sur l’origine économique fonds et sur leur licéité. Sur le fondement de la convention de Mérida et des normes édictées par le GAFI, l’agence nationale d’investigations financière (ANIF) devrait ouvrir une investigation permettant d’identifier la part de cette succession régulièrement constituée par les revenus officiels du défunt et la part devant revenir dans le domaine public si preuve est faite que l’Etat a été spolié.

Selon vous existe-t-il une corrélation entre les injustices fiscales et les inégalités sociales au Gabon ?

Oui j’en ai la conviction. Un exemple permet de l’illustrer.  Le Code Général des Impôts (CGI) dispose que les personnes physiques percevant des revenus de toutes natures sur le territoire de la République gabonaise doivent s’acquitter d’un impôt sur le revenu dénommé IRPP. L’assiette de l’IRPP devrait donc prendre en compte tous les revenus du contribuable. Or, je constate l’IRPP prélevé à la source porte uniquement sur le salaire. En clair, l’ouvrier qui a 200 000 FCFA de salaire mensuel paie en proportion plus d’impôts que le haut fonctionnaire qui en plus de son salaire aurait d’autres revenus tels que des revenus immobiliers. Il s’agit d’une injustice fiscale qui a pour effet d’accroitre les inégalités. Nous pouvons y remédier en modernisant notre système fiscal et en faisant fonctionner le système déclaratif annuel prévu dans le CGI.

Quelle lecture faites-vous de la situation socio-politoco-economique du Gabon, après 6 ans de magistère Ali Bongo ?

La situation économique d’un pays s’apprécie au travers d’indicateurs et d’agrégats économiques et sociaux. Si j’observe que le PIB qui traduit la richesse nationale s’est régulièrement accru depuis 2010,  je dois malheureusement relever que le taux chômage resté stable puisque depuis 10 ans il oscille entre 20 et 22% de la population active.

Par ailleurs, l’environnement des affaires dans le pays s’est dégradé. En effet en 2009 le Gabon était classé 151e au Doing Business. Pour l’année 2016 la Banque mondiale ne le classe plus que 162e sur 189 pays. Nous avons ainsi perdu 11 places en 7 ans. Je constate également pour le déplorer que la dette s’est fortement accrue entre 2009 et 2015. En effet, la dette qui représentait 23.1% du PIB en 2009 s’établit désormais à 38.7% du PIB. Le stock de dette du Gabon s’élève à environ 3 260 milliards FCFA.

Au niveau de l’indice de développement humain (IDH) qui mesure notamment la qualité du système de santé et le niveau de scolarisation des populations, la position du Gabon n’a pas connu d’évolution majeure non plus.

Au regard de ces agrégats, on peut être d’accord pour dire que le bilan au cours de ces 6 dernières années est plus que mitigé voire même famélique.

Une vidéo, filmée par une policière, montrant des commerçantes nues et menottées circulent sur les réseaux. Que vous inspirent de telles pratiques des représentants de la loi au Gabon ?  

Si cette vidéo a véritablement été filmée par un agent des forces de l’ordre, je veux ici rappeler l’article 1er alinéa 1 de notre Constitution qui dispose que nul n’a le droit d’être maltraité ou humilié même lorsqu’il est en état d’arrestation. En l’occurrence l’enregistrement de cette vidéo et sa diffusion portent atteintes à la dignité des personnes concernées et n’honore pas nos forces de sécurité.

En tant que citoyen, je voudrais rappeler qu’il existe aussi un délit d’atteinte à la pudeur. Bien que je comprenne la détresse de ces dames qui se sont senties obligées de se dévêtir sur la voie publique pour se faire entendre, je crois pour ma part qu’elles auraient dû privilégier des moyens de revendications plus pudiques. En tous les cas, il est du devoir des gouvernants de se pencher sur le fonds de ces revendications afin d’éviter que de tels actes se reproduisent.

Comment faire pour baisser la tension palpable partout dans notre pays ?

Le dialogue est indispensable. Les questions politiques et les divergences majeures qu’on observe sur l’organisation et le fonctionnement de l’Etat doivent se régler par un consensus national. Je voudrai rappeler que les milieux économiques sont particulièrement attentifs à la situation politique du pays. Quand on est investisseur, investir dans un pays où les principales forces politiques ne se parlent pas revient à faire peser un très grand risque  sur l’investissement réalisé. Ce risque qu’on appelle « risque pays » peut faire que certains investisseurs se désintéressent du Gabon.

Votre mot de fin ?

Je voudrais vous réitérer mes remerciements et vous affirmer mon soutien face aux intimidations dont votre journal a fait l’objet ces dernières semaines. Dans ces épreuves j’invite les uns et les autres à s’approprier cette citation de François Mitterrand “La liberté de la presse présente des inconvénients. Mais moins que l’absence de liberté.”

Entretien réalisé par Charles Mendome, journaliste à L’AUBE. Interview publiée en page 4 du journal L’AUBE n°96.

Journal LAUBE

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Mays Mouissi

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